Comité Anti-Amiante Jussieu: lettre au premier ministre L. Jospin (03/06/00)

Comité Anti-Amiante Jussieu
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Lionel JOSPIN
Premier ministre
57 rue de Varenne
75007 PARIS

Paris, le 3 juin 2000

Monsieur le Premier Ministre,

Cela fait maintenant 3 ans que votre gouvernement est en charge du désamiantage et de la mise en sécurité du campus Jussieu.

Le bilan est simple et le constat sans appel : rien ou presque n'a été fait. Actuellement 2,5% des surfaces ont été désamiantées. Environ 7,5% des surfaces viennent d'être mises en chantier et leur livraison n'est prévue que pour la fin 2001 : ainsi, 5 ans exactement après la signature le 4 décembre 1996 d'un contrat par l'Etat prévoyant de réaliser le chantier en 3 ans, seulement 10% du chantier aura été réalisé.

La récente décision du tribunal administratif de Marseille de condamner l'Etat à indemniser des victimes de l'amiante ayant travaillé dans des entreprises privées au début des années 80 au motif que “ le retard mis par l'Etat pour adapter la réglementation de protection des salariés aux risques encourus est fautif et de nature à engager sa responsabilité ” vient confirmer une nouvelle fois qu'en cette matière les retards sont condamnables.

Concernant Jussieu, le gouvernement dispose de nombreux rapports officiels indiquant l'existence d'un risque et recommandant d'y remédier en procédant au désamiantage et à la mise en sécurité de l'ensemble des bâtiments. Le rapport SETEC-BRGM-EUROTEC-FIBRECOUNT de 1995 est sans ambiguïté: les experts après avoir constaté “ l'état de dégradation avancé des flocages ” et les “ risques d'exposition importants à l'amiante ” recommandent “ une opération globale, massive et rapide d'enlèvement de l'amiante sur l'ensemble du campus ”. La situation en matière de sécurité incendie est non moins préoccupante : le rapport Casso de 1998 indique que l'ouvrage présente “ une stabilité au feu de l'ordre d'une dizaine de minutes ”, alors que la tenue au feu réglementaire est de 1h30. Dans ces conditions, la possibilité d'évacuer rapidement les personnes est une nécessité absolue. Or le campus Jussieu, qui accueille plus de 50 000 personnes, ne dispose d'aucun système d'alarme et aucun exercice d'évacuation n'a jamais eu lieu (récemment encore, lors d'un accident banal, au cours duquel un produit toxique s'était répandu, l'ingénieur de sécurité à tenté de faire évacuer les locaux concernés, mais n'y est pas parvenu, faute de pouvoir prévenir les occupants). Dans son rapport de 1974, la commission de sécurité de la préfecture de police demandait déjà d'“ établir un système d'alarme ” …

L'absence de volonté politique sur ce dossier est patente à tous les niveaux. Le choix de Claude Allègre comme ministre en charge du dossier était déjà un obstacle majeur : nous vous avions alerté sur ce point dès avant sa nomination, mais nous n'avons pas été entendu. Dans une lettre en date du 23 novembre 1998, nous vous avions alerté sur “ l'enlisement programmé du chantier de désamiantage ” et nous vous avions indiqué que nous avions des propositions concrètes à vous faire pour sortir de cet enlisement : la possibilité de les présenter ne nous a même pas été offerte. Le président de l'Etablissement Public du Campus Jussieu, qui a indiqué à de nombreuses reprises agir sous les ordres directs de votre cabinet, a clairement failli : il n'a pas rempli la mission qui lui avait été confiée et a perdu toute crédibilité. Il s'est fourvoyé dans des opérations immobilières sans rapport avec sa mission (notamment celle de l'îlot Cuvier, un bâtiment sans amiante dans lequel Claude Allègre voulait installer son laboratoire), au détriment du chantier dont il avait la charge. Il n'a utilisé l'argument de l'urgence du désamiantage que pour faire passer des opérations douteuses (comme le changement des façades, à l'issue d'un appel d'offres aux entreprises avec variantes, ou la construction d'un bâtiment définitif sur la zone Esclangon par un appel d'offres en conception-réalisation), mais jamais pour accélérer le chantier lui-même. Chaque anniversaire de la signature du contrat de désamiantage et de mise en sécurité du Campus a été l'occasion pour le ministre de l'éducation de faire des annonces … de construction sur la ZAC Tolbiac : on ne pouvait mieux montrer que le chantier de Jussieu n'était pas une priorité.

L'arrivée d'un nouveau ministre de l'éducation, peut être l'occasion de relancer résolument cette opération sur des bases nouvelles, et d'en faire enfin une véritable opération de santé publique et de sécurité. La seule voie possible est de revenir à ce qui était prévu en 1996, à savoir une opération rapide et massive basée sur l'utilisation de locaux provisoires. Cela suppose :

Cela suppose aussi que soient mises en oeuvre immédiatement des mesures provisoires permettant d'assurer la sécurité incendie sur le campus : installation d'un système d'alarme et mise en conformité des sorties de secours (par installation d'escaliers supplémentaires ou redéploiement des effectifs étudiants).

Le Comité Anti-Amiante Jussieu a toujours privilégié les solutions “ raisonnables ” : faire les travaux par tranches en utilisant des locaux provisoires afin d'assurer la continuité du service public d'enseignement et de recherche. Vous aviez vous-même, dans la lettre que vous nous aviez adressée le 22 mai 1997, qualifié cette solution de “ solution de sagesse ”. Force est de constater que la sagesse n'est pas partagée.

Le Comité Anti-Amiante Jussieu dont l'objet est d'obtenir “ l'élimination de la pollution par l'amiante à Jussieu ” et “ la mise en sécurité du campus Jussieu ”, serait lui-même coupable de ne pas utiliser tous les moyens dont il dispose pour faire cesser une situation de risque, qui en matière de sécurité incendie pourrait basculer du jour au lendemain dans une catastrophe.

En l'absence d'engagements précis et concrets sur la mise en oeuvre rapide et massive des travaux de désamiantage et de mise en sécurité, ainsi que sur des mesures provisoires de mise en sécurité incendie, nous n'aurons donc d'autre solution que de demander la fermeture du campus Jussieu.

Croyez bien , monsieur le Premier ministre, que nous ne sommes arrivés à cette extrémité qu'après en avoir longuement soupesé les conséquences. Croyez bien aussi que, la décision étant maintenant prise, notre détermination à la mettre en oeuvre sera sans faille.

Veuillez agréer, monsieur le Premier ministre, l'expression de notre haute considération.

Michel PARIGOT
Président du Comité Anti-Amiante Jussieu

Copie : Jack LANG, ministre de l'éducation