Comité Anti-Amiante Jussieu: tract (14/10/98)

DÉSAMIANTAGE : UNE OPÉRATION "SOUS CONTRÔLE" 1

Comité Anti-Amiante Jussieu
14 octobre 1998


La concertation

Barricadé dans les locaux du ministère ! C'est dans ces conditions que l'Etablissement Public du Campus Jussieu (EPCJ) chargé de conduire les travaux de désamiantage et de mise en sécurité se décide à réunir aujourd'hui - après un an et demi d'existence - son Comité "Consultatif". Ce comité censé assurer la "concertation" avec les personnels et usagers du campus sur le "déroulement des travaux" se réunit ... après qu'aient été prises les décisions concernant les travaux de désamiantage de la première barre. Ainsi va la concertation sous le règne de Claude Allègre.

Le ministre avait pourtant choisi avec grand soin les interlocuteurs qu'il lui agréait de consulter, en excluant notamment le Comité Anti-Amiante du comité consultatif. Consulter ceux qui se sont préoccupés d'amiante et de sécurité sur le campus lui semble évidemment aberrant. En revanche, que Claude Allègre ait l'avis de ses collègues de l'Institut de Physique du Globe paraît extrêmement important, puisque cet institut a dans le comité consultatif le quart des représentants des personnels et usagers, alors qu'il représente moins de 3% du campus.

Mais deux précautions valent mieux qu'une : l'EPCJ préfère, au risque de ridiculiser ceux qui ont accepté d'y participer, réunir le comité " consultatif " une fois que tout est décidé.

L'information

La parodie de concertation que l'EPCJ est chargé de mettre en place se double d'une conception de l'information qui évoque des pratiques d'un autre âge : conférence de presse convoquée en catimini et réservée à des journalistes triés sur le volet, informations différentes selon qu'elles s'adressent aux médias, aux personnels ou aux étudiants du campus. En ce qui concerne les médias, l'EPCJ pousse la sollicitude jusqu'à faire le travail à leur place : il filme lui-même les images qu'il souhaite voir diffuser et réalise lui-même des interviews de son président ... Bien évidemment cela ne trompe personne. Pas plus que les luxueuses brochures "Flash Info" destinées à convaincre les occupants du campus que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Cette stratégie de communication, destinée à masquer la réalité, a un coût : le seul poste "études, impressions, communication" du budget de fonctionnement de l'EPCJ s'élève à 700 000 francs pour 1998. C'est beaucoup pour un chantier qui n'a pas commencé.

Les travaux

"Jussieu, c'est parti !". Sous ce titre, l'EPCJ avait annoncé dans le numéro d'avril de Flash Info le début des opérations de déménagements préalables au désamiantage. Maintes fois annoncé, maintes fois repoussé, le désamiantage devrait effectivement commencer dans les semaines qui viennent. Mais il ne faut pas se leurrer sur ce qui va commencer : ce chantier de désamiantage, qui devrait se terminer à l'été 1999, ne concernera que 2,5% des surfaces à traiter.

Pour justifier un démarrage qu'il qualifie de "volontairement lent", l'EPCJ explique qu'il s'agit d'un "chantier prototype". Mais l'argument ne tient pas : on sait parfaitement ce qu'il faut faire et comment il faut le faire, comme l'a confirmé, si besoin était, le désamiantage de trois demi-étages d'un laboratoire de Physique effectué il y a deux ans.

En fait il ne s'agit que d'une étape supplémentaire dans la course de lenteur engagée par les autorités. À chaque pas, le chemin s'allonge. Après les multiples études préliminaires, après le "chantier pilote" de 1996, voici le "chantier prototype" de 1998... Quant au "grand chantier", il se confond de plus en plus avec l'horizon . Les capacités de prévisions de l'EPCJ s'arrêtent à l'an 2000 : si le calendrier qu'il fournit est respecté, 10% du campus sera désamianté d'ici l'été 2000. Rien d'autre n'est prévu.

Le plan de désamiantage

Du plan de désamiantage complet du campus Jussieu annoncé par François Bayrou, en septembre 1996, il ne reste presque plus rien. Ce plan avait pourtant fait l'objet d'un contrat signé par le ministre et les chefs d'établissement le 4 décembre 1996 ; il prévoyait de désamianter complètement Jussieu en 3 ans, comme le préconisait le rapport SETEC de 1995.

Mais l'actuel ministre de l'éducation ne se sent nullement contraint par les engagements de l'état, ni d'ailleurs par ceux pris par Lionel Jospin, alors en campagne pour les élections législatives. Pour justifier ces reniements, on nous ressasse en continu que ce plan était "irréaliste", voire "loufoque".

Irréaliste cette durée de 3 ans ? Pourtant l'EPCJ estime la "durée globale des travaux" à
5 ans2, tout en ne prévoyant de réaliser que 10% des travaux dans les 2 premières années. Estime-t-il possible de faire les 90% restants en 3 ans ou se moque-t-il du monde ?

Qu'on puisse le faire est une certitude. Qu'on veuille le faire est beaucoup plus douteux. Il faudrait pour cela des moyens qui ne sont pas mis en oeuvre. L'EPCJ peut prendre tous les engagements qu'il veut, avec d'autant plus de facilité que leur réalisation ne dépend pas de lui. Quid, par exemple, du bâtiment de 8000 m2 sur le campus annoncé à la presse par le président de l'EPCJ il y a tout juste un an ?

L'EPCJ fait son travail : un peu de désamiantage, beaucoup de communication, pour un objectif clair : faire durer.

L'absence de volonté politique

Les retards et réajustements successifs ne proviennent pas de difficultés techniques imprévues. La seule chose qui manque pour réussir l'opération de désamiantage de Jussieu c'est la volonté politique. Si l'enjeu n'était pas un problème de santé publique, mais les impératifs d'une coupe du monde de football ou la trace que veut laisser un président de la république dans l'histoire, les délais seraient tenus.

Claude Allègre s'est violemment exprimé avant et après son arrivée au ministère contre le désamiantage de Jussieu, avec des arguments que même les industriels de l'amiante n'auraient pas osé soutenir. Il a dû admettre depuis, contraint et forcé, que le désamiantage était une nécessité. Mais la volonté politique manque. Il sait qu'il ne peut pas ne pas le faire, mais n'a aucune envie de le faire. Son problème majeur semble être de négocier le tournant sans perdre la face.

C'est ainsi que le désamiantage de Jussieu se retrouve noyé dans un vaste plan de restructuration des universités parisiennes, dépendant de l'issue hasardeuse de négociations entre la ville, la région et l'état, dont nul ne sait s'il verra le jour et a fortiori quand les locaux seront disponibles.

Dans ce contexte l'EPCJ, qui dirige le chantier, mais reste sous la tutelle du ministère, en est réduit à faire semblant d'avancer. Il annonce d'autant plus fort le début du chantier qu'il n'a pas les moyens de le mener à son terme.

En attendant ...

Pendant que l'établissement public prend tout son temps pour se concentrer sur 2,5% du campus, le fonctionnement des 97,5% restant se dégrade : contraintes de prendre des mesures de sécurité importantes pour n'exposer à l'amiante ni les intervenants, ni les occupants, les entreprises rechignent à faire les travaux, ou les font sans respecter les consignes de sécurité. Des pollutions importantes se produisent lors des incidents récurrents sur le campus (incendie, inondation, etc.). Quant à la mise en place d'un signal d'alarme incendie sur le campus, elle devra sans doute attendre la fin des travaux...

Pendant que le ministre échafaude des plans pour les universités parisiennes, que son successeur mettra probablement, comme lui, un point d'honneur à remettre en cause, le nombre de maladies professionnelles liées à l'amiante sur le campus continue son impressionnante progression : il y en avait 9 à la fin 1994, 16 à la fin 1995, 26 à la fin 1996, 43 à la fin 1997. Actuellement la barre des 50 a été franchie.


notes :
(1) Flash Info n°2; les guillemets sont de nous.
(2)  Flash Info n°1.