Comité Anti-Amiante Jussieu: tract (28/11/97)

AMIANTE: LES ACTIONS JUDICIAIRES

Comité Anti-Amiante Jussieu
28 novembre 1997

Un plan de désamiantage et de mise en sécurité du campus a été obtenu il y a un an. Il a fait l'objet d'un contrat, signé entre le ministère et les établissements du campus le 4 décembre 1996, qui prévoit de faire les travaux sur 3 ans en utilisant 41000 m2 de locaux provisoires. Mais depuis la signature, les «retards» se sont accumulés. Ils ne sont pas dus à des problèmes techniques, mais à la mauvaise volonté de plusieurs acteurs du dossier. Et l'actuel ministre de l'éducation, Claude Allègre, qui fut le seul en France à nier l'existence du problème de santé publique et à se prononcer contre le désamiantage de Jussieu, s'est empressé de ne pas appliquer ce contrat, qui constitue pourtant un engagement de l'état.
Face à une volonté délibérée de saboter le plan de désamiantage, l'argumentation raisonnable ne suffit plus. C'est pourquoi plusieurs actions judiciaires ont été lancées depuis la rentrée par le Comité Anti-Amiante Jussieu:

Voici le point sur ces actions, qui provoquent une grande agitation parmi les responsables.

La plainte pour mise en danger d'autrui.

Le 24 septembre 1997, le Comité Anti-Amiante Jussieu annonçait le dépôt d'une plainte contre X pour mise en danger d'autrui concernant l'amiante et la sécurité incendie sur le campus. La plainte a été déposée conjointement avec des personnes travaillant sur le site. Le texte de la plainte est accessible par internet http://www.logique.jussieu.fr/www.amiante/amiante.html.
La mise en danger d'autrui est une disposition du nouveau code pénal qui permet la prévention. En effet, il n'est pas nécessaire avec cette disposition que le danger se réalise sous forme de victimes pour que le délit soit constitué: c'est la mise en danger elle-même qui constitue le délit. A Jussieu la mise en danger est patente, tant en ce qui concerne l'amiante que la sécurité incendie. Bien que le danger soit de notoriété publique, consigné dans un grand nombre de rapports depuis plus de 20 ans, les travaux nécessaires n'ont pas été effectués. Cette situation justifie amplement le dépôt d'une plainte. C'est en outre probablement la seule manière de mettre réellement les responsables face à leur responsabilité, et de les obliger à réaliser les travaux rapidement.
De nombreuses personnes ont demandé à s'associer à titre individuel à cette plainte (et il est toujours possible de le faire).

La requête à fin de constat.

Le 7 octobre 1997, 3 membres du Comité Anti-Amiante Jussieu ont déposé une requête à fin de constat auprès du Tribunal Administratif de Paris, dans le but de faire constater d'urgence un certain nombre de manquements graves à la sécurité en matière d'amiante et d'incendie sur le campus: gaines techniques ouvertes contenant des flocages à l'amiante, films plastiques décollés sur les plafonds laissant échapper de l'amiante, issues de secours condamnées dans des lieux accueillant de nombreux étudiants, entassements d'objets inflammables dans des couloirs ayant une issue condamnée, etc.
Le 20 octobre le tribunal administratif rendait une ordonnance chargeant un expert de «constater d'urgence les mesures de protection provisoires qui ont été prises et celles qui n'ont pas été prises en ce qui concerne, d'une part, la protection contre l'amiante, d'autre part, la sécurité incendie». Pour faire son constat, l'expert a visité le 30 octobre et le 5 novembre une douzaine de lieux désignés dans la requête. Il remettra son rapport au tribunal dans les jours qui viennent.
L'affaire fut, à juste titre, prise au sérieux par les responsables à tous les niveaux, et une grande agitation s'en suivit. C'est ainsi que la première visite de l'expert s'est faite en présence d'un véritable comité d'accueil: le Recteur Vice-Chancelier des Universités de Paris, le Directeur de l'Etablissement Public du Campus Jussieu, le Directeur du Service Constructeur de l'Académie de Paris, les Présidents d'Universités accompagnés de leurs avocats ... en tout 15 personnes représentant l'État et les Etablissements du Campus !
L'ordonnance du tribunal administratif communiquée aux établissements du campus et au ministère mentionnait la liste précise des lieux à visiter et des faits à constater qui figuraient dans la requête. La visite de l'expert n'intervenant que 10 jours plus tard, cela laissait le temps de modifier quelque peu la situation ... Cette brillante réflexion n'échappa pas à certains responsables, et l'on vit s'ouvrir la veille de la visite de l'expert des portes qui étaient condamnées depuis deux décennies. Michel Delamar, Président de Paris 7, demanda même lors de la première visite de l'expert un délai supplémentaire de 24 à 48 heures pour prévenir les laboratoires !

La réaction de la présidence de Paris 7.

Considérant que «les établissements du campus se trouvent aujourd'hui sous le coup d'une double action judiciaire» et qu'ils sont ainsi «gravement mis en cause» (communiqué de la présidence du 5/11/97), le président de Paris 7 décidait, selon ses propres termes, de «reprendre l'initiative». Le 5 novembre 1997, il proposait au Conseil d'Administration de déposer lui-même une requête auprès du Tribunal Administratif par laquelle «l'université demande qu'une expertise complète soit menée sur l'ensemble des problèmes de sécurité du campus». Il faisait en outre voter à ce même conseil une motion offensive qui exige notamment que «soient immédiatement dégagés les moyens de réaliser le contrat d'objectif, signé par l'Etat et les trois établissements». On ne peut qu'être agréablement surpris par cette motion qui va à l'encontre de toutes ses déclarations antérieures, où il justifiait sans ambages les retards pris par le désamiantage.
Le président de Paris 7 justifie sa demande d'expertise par le fait que les travaux de désamiantage et de mise en sécurité ne dépendent plus des universités et que «bien que dessaisies, [elles] sont l'objet de nombreuses mises en cause de la part de certains personnels ou usagers du campus». Dans son communiqué de presse du 5 novembre, il précise que «c'est la construction même du bâtiment qui pose problème» et qu'«une remise en sécurité complète ne peut s'envisager que dans le cadre du grand chantier».
En somme, la requête de Paris 7 viserait à renvoyer la responsabilité au niveau du ministère, ce dont nous ne pourrions que nous féliciter. Malheureusement elle relève plus de la gesticulation que de l'action. Rédigée dans la précipitation, cette requête est d'une totale confusion. L'expertise demandée, censée être «opposable aux parties», ne porte pas seulement sur l'état du campus en matière de sécurité, ce qui aurait un sens, mais aussi sur l'organisation du chantier et même l'organisation des universités pendant le chantier! Va-t-on demander à un expert désigné par le tribunal de trancher des questions qui relèvent de la politique universitaire ? Comment cette expertise s'articulera-t-elle avec les études en cours portant sur ces mêmes questions d'organisation (maître d'oeuvre, programmiste) qui coûtent plusieurs millions de francs ? Le conseil d'administration de Paris 7 a-t-il été complètement informé des conséquences possibles de cette action, notamment en terme de coût ?
Michel Delamar explique le sens véritable de sa contre attaque précipitée au journal Le Monde: « Il nous fallait reprendre l'initiative et afficher clairement que les conditions de sécurité sur le campus demeurent une préoccupation prioritaire des chefs d'établissements». Justification pas très heureuse. Le rôle d'un président d'université n'est pas de montrer qu'il se préoccupe de sécurité mais de s'en occuper. Et de ce point de vue il reste des progrès à faire !

Les responsabilités des présidents.

Il nous faut revenir un instant sur l'enjeu de ce que le journal le Monde appelle «le bras de fer entre le Comité Anti-Amiante et les responsables du campus». Les présidents d'université ont sur ce dossier une double responsabilité:

Nous sommes bien évidemment d'accord avec le président de Paris 7 pour dire qu'«une remise en sécurité complète ne peut s'envisager que dans le cadre du grand chantier», et c'est précisément pour cette raison que nous insistons pour que le plan de désamiantage qui a fait l'objet d'un contrat soit réalisé dans les plus brefs délais. Mais cela ne dispense en aucun cas les responsables de se soucier des mesures d'urgence à mettre en oeuvre pour assurer la sécurité en attendant que les travaux soient réalisés. Ces mesures d'urgence sont d'autant plus indispensables que «la construction même du bâtiment pose problème». Cela vaut aussi bien pour les gaines techniques ouvertes que pour les issues de secours condamnées.
Si les chefs d'établissement estiment qu'ils n'ont pas les moyens de faire appliquer les mesures d'urgence nécessaires, qu'ils le disent clairement et en tirent les conséquences. Mais qu'ils cessent de prétendre que la sécurité est assurée pour justifier une remise aux calendes grecques du désamiantage. Petit florilège en ce sens:

«On entend dire aujourd'hui que le retard est criminel car il va provoquer de nouvelle victimes. C'est faux. [...] Nous sommes provisoirement protégés, sous réserve qu'aucun incendie ou inondation ne vienne compromettre le dispositif» (Michel Delamar, Communiqué de Presse, 18 avril 1997)
«Je tiens en tous cas à rassurer les personnels et usagers : le petit retard du grand chantier n'est pas une catastrophe et ne constitue pas actuellement un risque supplémentaire pour la santé» (Michel Delamar, Univers 7, mai 1997)
«Les risques liés à la présence d'amiante sont aujourd'hui stabilisés. [...] La situation sanitaire fait l'objet d'une surveillance permanente» (Bernard Dizambourg, Document remis lors de la conférence de presse du 9 octobre 1997)

Chacun sait sur le campus ce qu'il faut penser de ces déclarations. Pour ce qui est de contraindre le ministère à mettre en oeuvre le plan de désamiantage, les présidents d'université n'ont clairement pas fait tout ce qu'ils pouvaient faire. Le président de Paris 6 observe une prudente neutralité. Quant au président de Paris 7, obnubilé par son projet de déménagement sur la ZAC Tolbiac, il s'est évertué depuis son élection à combattre le comité anti-amiante, plutôt que l'amiante.

Justice: un passage obligé ?

La justice est-elle un passage obligé pour régler le dossier Jussieu ? Ce qui vient de se passer invite à le penser.
La simple visite d'un expert désigné par le Tribunal Administratif pour dresser un constat d'urgence a permis de faire ouvrir en quelques jours des issues de secours condamnées qui avaient résisté pendant deux décennies aux demandes des Comités Hygiène et Sécurité, aux rapports de la commission de sécurité de la préfecture de police et aux recommandations des experts !
Nous ne pouvons que regretter de devoir recourir à la justice pour obtenir des travaux dont la nécessité et l'urgence sont évidentes. Depuis 3 ans nous avons cherché à convaincre plutôt qu'à contraindre. Au plan national la force de l'argumentation a été suffisante pour obtenir la mise en place d'une politique de prévention face au problème de santé publique posé par l'amiante. A Jussieu, les intérêts particuliers des uns et l'irresponsabilité des autres bloquent de fait toutes les solutions raisonnables.

Mais les responsables qui sapent le plan de désamiantage et s'opposent à la concertation ne doivent se faire aucune illusion. Dès lors que le désamiantage ne se fait pas de manière consensuelle, il se fera de manière conflictuelle, et ils risquent fort d'être les premiers perdants.